17.
Les trésors de Maeve
14 janvier 1999
Maintenant, j’arrive à tenir assis dans mon lit. Ce midi, j’ai même réussi à avaler du bouillon. Tout le monde m’évite, et oncle Beck me lance sans cesse des regards froids que je ne lui connaissais pas. Personne ne veut me dire où est Linden. Cet après-midi, ils ont enfin accepté qu’Athar vienne me voir. Je lui ai pris la main et l’ai interrogée sur mon frère, mais elle non plus ne m’a rien dit. Elle s’est contentée de me dévisager de ses grands yeux sombres et profonds. Ils ont également laissé entrer Alwyn, qui n’a fait que sangloter en s’agrippant à moi. Je me suis rendu compte qu’elle avait presque quatorze ans : elle sera initiée dans trois mois.
Je veux savoir où est mon frère ! Pourquoi n’est-il pas venu me voir ?
Toute la semaine, des membres du Conseil se sont succédé dans la maison. Une peur sans nom m’envahit peu à peu, trop terrifiante pour que j’ose l’affronter.
Gìomanach
* * *
— Qu’est-ce qu’il y a dans cette boîte ? a voulu savoir Robbie au bout de quelques minutes de trajet.
Il me regardait d’un drôle d’air. C’est vrai que je devais faire peur : j’avais des toiles d’araignée plein les cheveux, de la terre et de la poussière partout sur mes vêtements, et je sentais le moisi.
— Je n’en sais rien. Il y a les initiales de Maeve sur le couvercle…
— On peut aller chez moi, mes parents ne sont pas là.
— Bonne idée, et merci de me relayer pour la route.
Le trajet jusqu’à Widow’s Vale m’a paru interminable. Le soleil a disparu du ciel vers quatre heures et demie, nous obligeant à rouler dans une pénombre frigorifiante. Même si je mourais d’envie d’ouvrir la boîte, je m’étais résolue à attendre de me sentir en sécurité pour le faire. Robbie s’est garé devant la petite maison décrépie de ses parents. D’aussi loin que je me souvenais, ils n’avaient jamais repeint la façade, remblayé l’allée ou réparé quoi que ce soit chez eux. La pelouse, clairsemée, n’avait pas été tondue depuis longtemps. Cette corvée revenait à Robbie, mais il trouvait toujours une bonne excuse pour y échapper, ce qui ne semblait pas gêner ses parents.
Je n’aimais pas aller chez lui. Quand nous étions petits, notre petit groupe de trois se réunissait le plus souvent chez Bree, notre repaire favori, ou alors chez moi. On avait toujours évité la maison de Robbie, avec son linoléum défraîchi, son odeur mêlée de tabac froid et de chou bouilli. Pour une fois, je m’en accommoderais.
— Où sont tes parents ? lui ai-je demandé tandis qu’on se dirigeait vers sa chambre.
— Ma mère doit être chez sa sœur et mon père est parti à la chasse.
— Berk ! Ça me rappelle le jour où ton père avait accroché un cerf mort à un arbre de votre jardin.
On a ri ensemble à l’évocation de ce vieux souvenir, puis on a traversé la chambre de sa grande sœur, Michelle. Elle était partie à l’université, pourtant rien n’avait été touché dans la pièce, au cas où elle reviendrait un jour vivre chez eux. Michelle avait toujours été la favorite de ses parents, qui ne s’en étaient jamais cachés. Pourtant, Robbie ne lui en voulait pas. Michelle adorait son petit frère, et ils étaient très proches. Sur une étagère trônait une photo encadrée de Robbie datant de l’année passée. Il était méconnaissable.
Robbie a allumé la lumière. Sa propre chambre était moitié moins grande que celle de sa sœur. On aurait dit un placard. Son lit une place, flanqué d’une vieille couverture mexicaine, y tenait tout juste. Une grosse commode garnie d’étagères occupait un coin. Les rayonnages croulaient sous les livres – surtout des éditions de poche. Il les avait tous lus.
— Comment va ta sœur ? me suis-je enquise en posant délicatement la boîte sur son lit.
— Bien. D’après elle, elle sera encore sur le tableau d’honneur.
— Tant mieux. Elle revient pour Noël ?
J’avais de nouveau des palpitations. J’ai inspiré profondément pour me calmer, puis je me suis assise sur le lit.
— Oui, m’a-t-il répondu dans un grand sourire. Elle va avoir une drôle de surprise en voyant ma nouvelle tête.
— Sans doute, ai-je murmuré.
— Bon, tu l’ouvres, ce truc ? m’a-t-il pressée en s’asseyant de l’autre côté de la boîte.
Même si je ne voulais pas l’admettre, j’étais nerveuse comme tout et je cherchais à gagner du temps. Et si à l’intérieur se trouvait une chose horrible ? Un truc qui…
— Alors, t’attends quoi pour l’ouvrir ? m’a lancé Robbie, les yeux pétillants de curiosité. Tu veux que je le fasse à ta place ?
— Non, non… je m’en charge.
La boîte devait mesurer environ cinquante centimètres de largeur pour soixante de longueur et dix de hauteur. Les deux fermoirs, complètement rouillés, refusaient de s’ouvrir. Robbie s’est levé d’un bond et a farfouillé sur son bureau à la recherche d’un tournevis. Je m’en suis servie pour débloquer les fermoirs et j’ai soulevé le couvercle.
— Waouh !
Robbie et moi avons crié au même moment. Alors que l’extérieur était tout abîmé, l’intérieur était resté intact et brillait d’un éclat argenté. Le premier objet que j’ai vu, c’est l’athamé. Je l’ai pris dans mes mains : il était lourd et semblait très ancien. Sa lame en argent terni témoignait de son grand âge et son manche en ivoire était orné de motifs celtiques sculptés à la main. En le retournant, j’ai vu que la lame portait une succession d’initiales gravées : il y en avait dix-huit paires en tout. La dernière et l’avant-dernière étaient identiques : un M et un R.
— Maeve Riordan, ai-je murmuré en suivant les initiales du bout du doigt. Et avant, Mackenna Riordan, sa mère. Ma grand-mère. Ça marche aussi avec mon nom ! Dire que ce poignard s’est transmis de génération en génération jusqu’à moi !
J’ai déposé délicatement le poignard sur le lit, puis j’ai sorti une étoffe de soie vert émeraude que j’ai tenue à bout de bras. Lorsqu’elle s’est dépliée, j’ai vu qu’il s’agissait d’une robe de cérémonie.
— Cool ! a murmuré Robbie en la caressant du bout des doigts.
J’ai hoché la tête, émue. Si sa forme simple rappelait une toge, les broderies qui la décoraient étaient stupéfiantes : des nœuds celtiques mêlés à des dragons, des pentacles, des runes, des étoiles et des plantes stylisées, tout ça tissé de fils d’argent et d’or. Comme Maeve avait dû se sentir fière de l’hériter de sa mère et de la porter le jour où elle avait dirigé un cercle pour la première fois ! Je n’avais qu’une envie, l’essayer sur-le-champ… cependant, j’attendrais d’être seule, chez moi.
— Je n’en reviens pas, a lâché Robbie.
— Moi non plus.
Je l’ai repliée doucement et je l’ai mise de côté. Ensuite, j’ai trouvé quatre petites coupelles en argent, gravées elles aussi de symboles celtiques. J’ai reconnu les runes qui désignaient l’air, le feu, l’eau et la terre. Dire que ma mère s’en était servie pour ses cercles !
La boîte contenait également une baguette en bois noir. De fines lignes d’or et d’argent couraient sur toute la longueur, et la pointe était munie d’une sphère de cristal sertie à la base de quatre pierres rouges. Je me suis demandé si c’étaient de vrais rubis.
Enfin, au fond de la boîte, j’ai découvert d’autres morceaux de cristal, plusieurs pierres, une plume et une chaîne en argent au bout de laquelle se balançait un pendentif orné du symbole de Claddagh : deux mains encadrant un cœur surmonté d’une couronne. C’était un bijou irlandais qui représentait l’amour, l’amitié et la fidélité. L’année dernière, pour leurs vingt-cinq ans de mariage, mon père adoptif avait offert à ma mère une bague ornée du même symbole. Au creux de ma main, la chaîne m’a paru lourde et chaude.
J’ai regardé tous ces trésors, les outils magyques de Maeve : ils étaient à moi, maintenant, c’était mon héritage. Je sentais leur magye, leur mystère et leur pouvoir. J’éprouvais une joie indescriptible.
— Tu te rends compte, Robbie, il y a deux semaines, je ne possédais rien de ma vraie mère, et maintenant, non seulement j’ai récupéré son Livre des Ombres, mais encore j’ai tout cela ! Je n’arrive pas à croire qu’elle les a touchés, qu’elle les a utilisés pour ses rituels… Ils sont imprégnés de sa magye ! C’est vraiment incroyable…
— Non, ce qui est vraiment incroyable, c’est que tu les aies trouvés grâce à la divination, a-t-il murmuré.
— Je sais, je n’en reviens toujours pas ! C’est comme si elle était venue à moi pour me transmettre un message.
— Ça me donne des frissons rien que d’y penser… Tu m’as bien dit qu’ils avaient renoncé à la magye en arrivant ici, non ? Alors, pourquoi a-t-elle emporté ses outils avec elle ? Imagine, elle a dû souffrir de les avoir à portée de main sans pouvoir les utiliser…
Bizarrement, cette idée m’a dégrisée. Et j’ai commencé à me sentir mal.
— Je l’ignore, Robbie. Peut-être qu’elle n’a pas pu se résoudre à s’en séparer…
— Ou bien elle savait qu’elle aurait un enfant, a suggéré Robbie, et elle voulait les emporter avec elle pour les lui transmettre plus tard. Et elle a réussi, finalement.
— Qui sait ? ai-je soufflé en haussant les épaules. Je trouverai peut-être des indices dans son livre, je ne l’ai pas encore fini.
— Elle pensait peut-être qu’elle serait en sécurité tant qu’elle ne toucherait pas à ces objets. Je me demande s’ils l’auraient trouvée plus tôt, si elle s’en était servie.
Je l’ai observé un instant, puis mon regard est revenu sur les outils. Mon malaise s’est accru. J’ai froncé les sourcils et je lui ai demandé :
— C’est possible… Tu crois qu’ils sont toujours dangereux ? Je ferais peut-être mieux de les reposer là-bas…
— Non, ne t’inquiète pas. Maeve elle-même t’a indiqué où les trouver. Elle n’avait pas l’air de te mettre en garde, dans ta vision, si ?
— Pas du tout, au contraire. Elle semblait m’encourager à venir les chercher.
J’ai tout rangé dans la boîte, en songeant que Cal m’aiderait sûrement à y voir plus clair. Peut-être qu’Alyce et David pourraient m’aider eux aussi.
— Au fait, Morgan, tu rejoins Cal ce soir ? a voulu savoir Robbie, un grand sourire sur les lèvres. Il va halluciner en voyant tout ça !
— Ça, c’est sûr ! me suis-je exclamée en sentant ma bonne humeur revenir. D’ailleurs, je ferais mieux de rentrer me préparer, parce que là, y a du boulot !
On a rigolé en même temps, puis on a regagné l’entrée. Après avoir un peu hésité à poser la question qui me brûlait les lèvres, je me suis lancée :
— Et toi, tu es toujours décidé à assister au cercle de Bree ?
— Ouaip. Je les retrouve chez Raven.
J’ai enfilé mon manteau avant d’ouvrir la porte.
— Fais gaffe, quand même, lui ai-je conseillé. Et merci de m’avoir accompagnée. Je n’y serais jamais arrivée toute seule.
Je suis rentrée chez moi en repensant aux événements de la journée, à mon précieux trésor. Si les initiales sur l’athamé représentaient toutes les grandes prêtresses de Belwicket, cela signifiait que ce coven existait depuis des centaines d’années. Pour la première fois de ma vie, j’avais l’impression d’être à ma place, d’appartenir à une lignée – sentiments dont j’avais toujours ressenti le manque. Je rêvais déjà d’aller en Irlande afin d’en apprendre davantage sur l’histoire de ma vraie famille et de découvrir ce qui s’était vraiment passé. Un jour, peut-être, j’irais.